I vaut miux ête amoureux qu'biête...

Écrit par guydubois.

saint-valentinI vaut miux ête amoureux qu'biête : amoureux cha s'passe, biête in y reste !Allez savoir comment l'amiteux Saint Valentin a détrôné le dieu grec de l'amour Eros ou son gentil successeur latin Cupidon ? Il n'y a peut-être rien d'étonnant car le nom de ce saint du IIIème siècle est dérivé de l'adjectif latin valens qui signifie robuste et vigoureux. Honoré le 14 février, sa fête est devenue celle des amoureux dès le Moyen Age.

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Dans la première partie du XVème siècle, Charles d'Orléans (1391-1465) chante déjà dans une de ses ballades : « A ce jour de Saint Valentin, que chacun doit choisir son per », son pair, c'est à dire son égal, son compagnon ou sa compagne ! La mi-février donnant les premiers signes de la fin de l'hiver, à cette époque Valentin est le jeune homme que la jeune fille a choisi pour amoureux, elle-même devenant sa « doulce Valentine ». La période est certainement propice puisque dans les dictons de nos anciens, on relève : « A l' Saint Valintin, ch'est l' mariache des osieaux »

Quant à nos jeunes tourtereaux d'aujourd'hui, l'aventure amoureuse commence en général, par « eun' bonne grosse baisse à bouquette ». Dans la langue picarde, on dit « bouque » en référence au latin « bucca » (prononcer boucca) : le français a choisi de transformer le « c » en « ch » : il dit la bouche, mais conserve bizarrement l'adjectif « buccal ». Le picard, lui, préserve l'authenticité. Ainsi, une bouchée se dit, dans notre langage traditionnel, « eun' bouquie ».

Les amoureux sont seuls au monde, dit-on, et se réfugient volontiers, bien muchés, dans les endroits isolés où Maurice Chevalier « tâtait à tâtons les petits tétons de Valentine » ! Le verbe mucher (du latin populaire muciare, cacher) présente quelque analogie avec l'autre mot latin, mus, la souris qui excelle à se dissimuler dans son trou. Autrefois, en temps de troubles ou d'invasions, femmes, enfants, vieillards se réfugiaient dans les muches, souterrains creusés par les villageois, ou anciennes carrières : nombreux sont encore les villages qui ont conservé ces refuges, Fauquembergues, Hersin-Coupigny, Vaux-Vraucourt, Ervillers, Linzeux, Hermies, Avesnes le Comte...

Afin que les lecteurs de cette rubrique ne soient pas pris de court ce 14 février, voici une liste de « mots douches » à réviser et à distiller à l'oreille de leur dulcinée : « em' glaine fraîque, min mouchon, zézète, biquounette, m' garnoulle, min loute, grante berquaine, dénorteusse, chouquette, tape à mouques, min chonchon, min loute, min nin, diape à z'ailes, m' pouillette, min pouchin... »
Il ne faut pas être étonné des « mots douches » car le genre des substantifs du patois picard diffère parfois de celui de leurs correspondants français. Voici du vocabulaire masculin dans notre parlache :
un rèque (règle), un dint (dent), un fremion (fourmi), un boutique, un bourrique, un croate (cravate), un dragée, un prijon (prison : Florence all' a fait du prijon). Dans le genre féminin, on dit : eun' ouvrache, eun' air, eun'centime, eun' éclair, eun' légueume, eun' chimintière (cimetière), eun' manche d'outiu...

Bonne journée ed' Saint Valentin à tertous sans... eun' orache !

Guy Dubois

D’autres se lamentent de la douceur des températures: Mos d’janvier sans gélée n’annonche point eun’ bonne année ! Alors, quel temps nous réserve encore cet hiver 2013 ?

   Pour le savoir, il suffit de guetter votre grenouille dans son bocal ou de compter les pelures des oignons que vous avez récoltés…ou de vous rapprocher des maximes  du calendrier de nos aïeux qui savaient mettre en rimes le fruit de leurs longues observations. Tenez, en ce 20 janvier, jour de la Saint Sébastien, vérifiez qu’à l’ Saint Sébastien, ches jours i rallongen’t du saut d’un tchien  et retenez qu’à l’ Saint Sébastien, l’hiver i s’in va ou i s’casse les dints : dicton confirmé par la Saint Vincent, le 22 janvier, à l’ Saint Vincint, tout i gèle ou tout i s’find, l’hiver i arprind ou i s’casse les dints ! Le 23 janvier, on fêtait la Saint Raymond, et ce jour mérite toute notre attention, car si qu’i gèle à l’ Saint Raymond, l’hiver i s’ra cor long. Par contre, le 29, jour de la Saint Sulpice, si qu’i gèle à l’ Saint Sulpice, l’ printemps i s’ra propice ! Enfin, pour les pessimistes, voici une bonne nouvelle qui survient le 30 janvier, où l’on fêtait les Hippolyte : à l’Saint Hippolyte, l’hiver bin souvint i nous quitte !

         Alors, va-t-on bientôt chanter comme l’ancien poète français Charles d’Orléans, mort en 1465, le temps a laissié son manteau de vent, de froidure et de pluye ? Ou, plus près de nous, faut-il s’inspirer du poème de notre brave Léopold Simons : v’là l’hiver, i fait frod, in est bien dins s’mason, in fait gramint d’ragoûts d’haricots et d’punn’s d’tierre. Sur les lits, in a r’mis couverte et éderdon ? Finalement, l’idéal est de laisser faire le temps et de se dire avec philosophie : Bah ! Après ch’ timps-là, in n’n’ara d’l’aute !

 Ce qui nous intéresse dans ces deux dernières citations de Charles d’Orléans et de Simons, ce sont les mots froidure et frod que nous allons utiliser pour illustrer notre première leçon de phonétique picarde de l’année. L’ancien français utilise déjà la diphtongue oi  (froidure) alors que le picard dit o (frod) avec différentes variantes qui vont jusqu’au dans le sud du domaine linguistique : les gens de la Somme disent Vif’ el’ roé lors de la galette des rois. Chez les chtis, la règle d’usage est o : l’ mos le mois, un tiot pos  un petit pois, in a so  on a soif, j’ai tros dogts  j’ai trois doigts, ch’est tout drot  c’est tout droit, i porte es’ crox  il porte sa croix, l’frodure  la froidure. On prononce encore un monieau   un moineau, un osieau  un oiseau, eun’ nojette  une noisette, min vogin  mon voisin. La règle est valable aussi en présence d’un y.  On lira un bo-yau  un boyau, un no-yau  un noyau, eun’ vo-yette  une petite voie. Il convient d’ajouter les verbes lo-yer  lier, plo-yer  plier, ou so-yer  scier. Afin de contrôler ces nouvelles acquisitions auprès des lecteurs, tout ceci fera l’objet prochainement d’une interrogation écrite… A l’arvo-yure !