In 2013, ti z'autes les Ch'tis, t'es vraimint Français d'pis 300 ans ?

Écrit par guydubois.

bataille de denainLe traité d'Utrecht est signé en 1713. Alors in 2013, ti z'autes les Ch'tis, t'es vraimint Français d'pis 300 ans ?
Ben, oui ! Malgré le Traité des Pyrénées (1659) et le Traité de Nimègue (1677), la guerre de Succession d'Espagne fait rage sur notre région et nos plaines se transforment, une fois de plus, en champs de bataille.

bataille de denain Villars est enfin vainqueur à Denain, le 24 juillet 1712. Le roi de France Louis XIV va pouvoir annexer définitivement le Nord à son royaume par le Traité d'Utrecht (11 avril 1713), mais...pas de chance... le Nord, en général, est anti-français.
Nos anciens ont connu une relative période de paix sous la domination des Pays-Bas Espagnols et n'ont pas envie de changer de régime.
Nous avons un témoin de renom qui témoigne! C'est François Cottignies né à Lille en 1678, dit Brûle Maison, chansonnier patoisant à succès.
Dans sa complainte sur le siège de Lille, il raconte que Lille est française en 1708, défendue par Boufflers. Il s'amuse comme un petit fou à raconter les péripéties qui se terminent par la capitulation des français. «Un boulet passe par le rempart qui troue ma maison sans crier gare, les tuiles tombent sur mon lit comme si c'était de la pluie... » De même, anti-français comme ses compatriotes, il se réjouit de la mort de Charles Antoine de Croÿ, duc d'Havré, seigneur tourquennois au service du roi de France, tué en combattant les Espagnols : « ...a venu un co de quennon (canon) faigeant pouf, le balle est venu à un quartier du trau du cu, a emporté sa cuiche. Le duc d'Avré de che co là il a queu ju (tombé en bas) de sen queva. Va, s'il est mort ché pour li, je n'en venerai nen blème. ( je n'en viendrai pas pâle). I fait la guerre pour un Franchois. Sur l'Espagne n'a nen de droit...». Franchois, c'est le nom qu'il donne à Louis XIV ! (Remarquer que dans ces textes, « en » se prononce « in »).

Cependant, comme ses concitoyens, Brûle Maison est heureux de fêter enfin la paix. «...le bon temps revient den no mageon, nous n'avons plus de guerre, bonne affaire. Buvons tertous à l' santé du Roi, alleumons pour li des grands fus de joie. Beuvons, trinquons ! Reubos ! Reubos ! La paix est faite aveuc les z'Englos (Anglais) ».

Qui pourrait croire que la nouvelle frontière établie par les diplomates au cours du Traité d'Utrecht est pratiquement la même qu'aujourd'hui ? A l'endroit où la Lys sert de limite, des villes sont coupées en deux, Comines France, Comines Pays-Bas : la Belgique ne verra le jour qu'en 1831 ! Il y aura deux Wervicq, deux Warneton : Tournai n'est plus française !

La paix est revenue, mais le pays, ruiné par les pillages, les réquisitions et les épidémies, est dans un état lamentable. Louis XIV exempte l'Artois de la gabelle, l'impôt sur le sel, comme l'avait déjà fait Charles Quint en 1544. Nos anciens vont pouvoir conserver le cochon au saloir, ce qui va exciter la jalousie des voisins qui leur donnent le surnom de « boïaux rouches comme des crêtes ed' codins » : coqs d'Inde, autrement dit, dindons !
Cette paix a une autre incidence sur l'économie de notre région. Privé du charbon de Charleroi par cette nouvelle frontière, le roi encourage les recherches sur le territoire français qui aboutissent à la découverte de la houille à Fresnes sur Escaut en 1720.

Enfin, preuve de la prépondérance européenne de la langue, le Traité est rédigé en français, alors que, paradoxalement, la majorité du peuple l'ignore et continue à utiliser « sen parlache ».

Guy Dubois

D’autres se lamentent de la douceur des températures: Mos d’janvier sans gélée n’annonche point eun’ bonne année ! Alors, quel temps nous réserve encore cet hiver 2013 ?

   Pour le savoir, il suffit de guetter votre grenouille dans son bocal ou de compter les pelures des oignons que vous avez récoltés…ou de vous rapprocher des maximes  du calendrier de nos aïeux qui savaient mettre en rimes le fruit de leurs longues observations. Tenez, en ce 20 janvier, jour de la Saint Sébastien, vérifiez qu’à l’ Saint Sébastien, ches jours i rallongen’t du saut d’un tchien  et retenez qu’à l’ Saint Sébastien, l’hiver i s’in va ou i s’casse les dints : dicton confirmé par la Saint Vincent, le 22 janvier, à l’ Saint Vincint, tout i gèle ou tout i s’find, l’hiver i arprind ou i s’casse les dints ! Le 23 janvier, on fêtait la Saint Raymond, et ce jour mérite toute notre attention, car si qu’i gèle à l’ Saint Raymond, l’hiver i s’ra cor long. Par contre, le 29, jour de la Saint Sulpice, si qu’i gèle à l’ Saint Sulpice, l’ printemps i s’ra propice ! Enfin, pour les pessimistes, voici une bonne nouvelle qui survient le 30 janvier, où l’on fêtait les Hippolyte : à l’Saint Hippolyte, l’hiver bin souvint i nous quitte !

         Alors, va-t-on bientôt chanter comme l’ancien poète français Charles d’Orléans, mort en 1465, le temps a laissié son manteau de vent, de froidure et de pluye ? Ou, plus près de nous, faut-il s’inspirer du poème de notre brave Léopold Simons : v’là l’hiver, i fait frod, in est bien dins s’mason, in fait gramint d’ragoûts d’haricots et d’punn’s d’tierre. Sur les lits, in a r’mis couverte et éderdon ? Finalement, l’idéal est de laisser faire le temps et de se dire avec philosophie : Bah ! Après ch’ timps-là, in n’n’ara d’l’aute !

 Ce qui nous intéresse dans ces deux dernières citations de Charles d’Orléans et de Simons, ce sont les mots froidure et frod que nous allons utiliser pour illustrer notre première leçon de phonétique picarde de l’année. L’ancien français utilise déjà la diphtongue oi  (froidure) alors que le picard dit o (frod) avec différentes variantes qui vont jusqu’au dans le sud du domaine linguistique : les gens de la Somme disent Vif’ el’ roé lors de la galette des rois. Chez les chtis, la règle d’usage est o : l’ mos le mois, un tiot pos  un petit pois, in a so  on a soif, j’ai tros dogts  j’ai trois doigts, ch’est tout drot  c’est tout droit, i porte es’ crox  il porte sa croix, l’frodure  la froidure. On prononce encore un monieau   un moineau, un osieau  un oiseau, eun’ nojette  une noisette, min vogin  mon voisin. La règle est valable aussi en présence d’un y.  On lira un bo-yau  un boyau, un no-yau  un noyau, eun’ vo-yette  une petite voie. Il convient d’ajouter les verbes lo-yer  lier, plo-yer  plier, ou so-yer  scier. Afin de contrôler ces nouvelles acquisitions auprès des lecteurs, tout ceci fera l’objet prochainement d’une interrogation écrite… A l’arvo-yure !