Peut-on encore manger tranquillement notre briquet …ou va-ton l'avaler de travers ?

Écrit par guydubois.

briquet« Au clair de la lune, Pierrot répondit : je n'ai pas de plume, je suis dans mon lit. Va chez la voisine, je crois qu'elle y est ; car dans la cuisine on bat le briquet ». De quel briquet s'agit-il dans cette chanson du siècle de Louis XIV ? C'était l'instrument qui permettait de produire du feu par frottement d'une pièce métallique sur un silex.

briquetIl y a belle lurette que l'on a abandonné cette antiquité au profit du briquet à amadou et à essence, puis du briquet à gaz. Dans ce domaine des mots perdus, on a certainement oublié que « briquet » désignait autrefois un petit chien de chasse au renard. Enfin, on se rappellera peut-être que les fantassins de jadis portaient au fourreau le « briquet » d'infanterie, sabre court à poignée de laiton.


Personne n'a eu l'idée saugrenue de chercher les noms des inventeurs de ces différents homonymes. Et pourtant, une rumeur insistante et très fantaisiste veut à tout prix attribuer l'apparition du briquet du mineur à Raoul Briquet.
Le mot « briket » est attesté dans les archives wallonnes : dans le « Dictionnaire wallon et françois » de l'abbé Cambresier (1757), on peut lire, briket, gros morceau de pain. C'est avec ce quignon dans leur musette que les mineurs dévalaient au fond de la mine. Au fond de l' fosse, à l'ouvrache, nous, mineurs, v'là not' festin : deux tartines plaquées d'fromache et d'bon burre qui guille sus l'pain. Ch'est 'un briquet, dins not' langache. El' roi n'est pas not' cousin quand, pou l'mier (manger), in s'met à plache sur un caillau comme coussin. (Jules Mousseron. Denain).
Emile Zola est descendu à la fosse Renard de Denain en 1884 et a vu les mineurs manger leur briquet. En 1885 parait le livre Germinal. Il écrit : ...Catherine réfléchissait. Il ne restait qu'un bout de pain, du fromage blanc en suffisance, mais à peine une lichette de beurre : il s'agissait de faire les tartines pour eux quatre...C'était le « briquet », la double tartine emportée chaque matin à la fosse...
Raoul Briquet est né en 1875 à Douai : quand Germinal parait, il est encore en courtes culottes ! Avocat, il est choisi comme conseiller par le syndicat des mineurs du Pas de Calais. Il est élu député en 1910, puis en 1914, et décède en 1917. Il y avait longtemps que les mineurs mangeaient pendant des moments de repos, au cours de leur longue journée de travail : voici le règlement pour les ouvriers des Mines d'Aniche diffusé le 4 mai 1802. ...
Leur travail commencera en été à 5 heures et en hiver à 6 heures du matin : ils déjeuneront de 8 heures à 8 heures et demi, dîneront de midi à 1 heure : ils goûteront de 4 heures à 4 heures et demie et continueront jusqu'à 7 heures du soir...Les compagnies minières n'ont pas attendu Raoul Briquet pour que les hommes se nourrissent durant les 13 ou 14 heures au fond ! La loi sur la journée de travail de 8 heures ne sera promulguée que le 23 avril 1919, et, au milieu du poste, les mineurs continueront à dire : « I est briquet ! » comme les paysans disaient « I est pipe ! » pour désigner la pause. Sortons ches tartines d'ches musettes, nos mains serviront d' fourchettes : tout est calme, in va s'arquinquer (se réconforter) d'pain au fromache ou au saindoux qu'ches femmes all' z'ont préparé pour nous. I est neuf heures...in fait briquet ! (Charles Bruchet. Noeux les Mines)

Guy Dubois

D’autres se lamentent de la douceur des températures: Mos d’janvier sans gélée n’annonche point eun’ bonne année ! Alors, quel temps nous réserve encore cet hiver 2013 ?

   Pour le savoir, il suffit de guetter votre grenouille dans son bocal ou de compter les pelures des oignons que vous avez récoltés…ou de vous rapprocher des maximes  du calendrier de nos aïeux qui savaient mettre en rimes le fruit de leurs longues observations. Tenez, en ce 20 janvier, jour de la Saint Sébastien, vérifiez qu’à l’ Saint Sébastien, ches jours i rallongen’t du saut d’un tchien  et retenez qu’à l’ Saint Sébastien, l’hiver i s’in va ou i s’casse les dints : dicton confirmé par la Saint Vincent, le 22 janvier, à l’ Saint Vincint, tout i gèle ou tout i s’find, l’hiver i arprind ou i s’casse les dints ! Le 23 janvier, on fêtait la Saint Raymond, et ce jour mérite toute notre attention, car si qu’i gèle à l’ Saint Raymond, l’hiver i s’ra cor long. Par contre, le 29, jour de la Saint Sulpice, si qu’i gèle à l’ Saint Sulpice, l’ printemps i s’ra propice ! Enfin, pour les pessimistes, voici une bonne nouvelle qui survient le 30 janvier, où l’on fêtait les Hippolyte : à l’Saint Hippolyte, l’hiver bin souvint i nous quitte !

         Alors, va-t-on bientôt chanter comme l’ancien poète français Charles d’Orléans, mort en 1465, le temps a laissié son manteau de vent, de froidure et de pluye ? Ou, plus près de nous, faut-il s’inspirer du poème de notre brave Léopold Simons : v’là l’hiver, i fait frod, in est bien dins s’mason, in fait gramint d’ragoûts d’haricots et d’punn’s d’tierre. Sur les lits, in a r’mis couverte et éderdon ? Finalement, l’idéal est de laisser faire le temps et de se dire avec philosophie : Bah ! Après ch’ timps-là, in n’n’ara d’l’aute !

 Ce qui nous intéresse dans ces deux dernières citations de Charles d’Orléans et de Simons, ce sont les mots froidure et frod que nous allons utiliser pour illustrer notre première leçon de phonétique picarde de l’année. L’ancien français utilise déjà la diphtongue oi  (froidure) alors que le picard dit o (frod) avec différentes variantes qui vont jusqu’au dans le sud du domaine linguistique : les gens de la Somme disent Vif’ el’ roé lors de la galette des rois. Chez les chtis, la règle d’usage est o : l’ mos le mois, un tiot pos  un petit pois, in a so  on a soif, j’ai tros dogts  j’ai trois doigts, ch’est tout drot  c’est tout droit, i porte es’ crox  il porte sa croix, l’frodure  la froidure. On prononce encore un monieau   un moineau, un osieau  un oiseau, eun’ nojette  une noisette, min vogin  mon voisin. La règle est valable aussi en présence d’un y.  On lira un bo-yau  un boyau, un no-yau  un noyau, eun’ vo-yette  une petite voie. Il convient d’ajouter les verbes lo-yer  lier, plo-yer  plier, ou so-yer  scier. Afin de contrôler ces nouvelles acquisitions auprès des lecteurs, tout ceci fera l’objet prochainement d’une interrogation écrite… A l’arvo-yure !